#France2017

Youtube, angle mort bien vivant de la politique

Par Justin Poncet   24 janvier 2017 à 15h14

Une simple interrogation, formulée à l'occasion d'un petit-déjeuner débat de la Sorbonne qui réunit spécialistes de la communication politique, au travers des échanges inédits entre "Romain Pigenel du SIG", et "Guilhem de YouTube", prend aujourd'hui tout son sens : et si nous passions à côté de l'essentiel en ne suivant de plus près ce qui se passe sur la plateforme préférée des 15-25. Le YouTubber alors de remarquer : "en France, il y a près de 800 chaînes agrégeant chacune plus de 100 000 abonnés, et personne n'est capable de dire comment ils se positionnent politiquement". C'était en mai 2016, et aujourd'hui les choses commencent à s'éclaircir... Au grand dam des partis majoritaires.


Du voguing au vlogging


En matière de YouTube game, Alain Soral avait tracé le chemin, initiant ses fameuses chroniques à l'instar des leçons populaires d'un philosophe plus médiatique. Ses monologues agrégeaient toutefois moins de vues que ses polémiques passages TV, mais la régularité et l'effort d'insertion sur le temps long se sont avérés particulièrement payants. Le tribun est parvenu, en à peu près 10 ans tout de même, à devenir la principale référence politique d'un medium désormais prégnant dans le façonnage des consciences de nombreux Français, probablement loin devant les Guignols, Pernaud, Barthès ou Hanouna.


YouTube ou l'espace du primat de la politisation ?


Si l'on combine les exigences contemporaines : recommandation de pair à pair, désintermédiation, recherche d'une vérité, YouTube constitue l'archétype de la machine à influencer. Hors champ médiatique (suspect ?), véloce et à la demande, continue et personnalisable, elle demande aussi à ses opérateurs des compétences bien particulières : qualité de montage, temps de réaction très court, sens de la communauté. Mais également des profils originaux : locuteurs capables de parler naturellement devant les cameras, sans filtre. Des qualités que tous ne possèdent pas, mais qui sont des conditions de succès sur YouTube. On n'y regarde pas d'un oeil distrait, on cherche plus, on ne veut pas prendre connaissance, on veut comprendre et savoir : une éthique geek en somme. On y mesure la réaction des autres spectateurs, aussi, et l'on s'y confronte, ou l'on prend au contraire plaisir à s'y ranger, et l'on trouve matière à renforcer ses convictions en cours d'affûtage.


Terrain de jeu pour les parti ?


Pas vraiment, pas encore, si l'on exclue la percée notable de Jean-Luc Mélenchon, bien avisé d'écouter son conseiller, ou l'incursion récente de Florian Philippot qui multiplie les clins d'oeil au Blabla 18/25 de jeuxvideo.com, le forum d'une partie de la jeunesse française, gameuse et jusqu'au boutiste, sensible aux discours de l'extrême-droite, au goût certain pour la controverse et au penchant, à l'instar de son grand cousin américan 4chan, pour le trolling (et où le candidat insoumis fut adulé, de façon assez fascinante, entre premier et second degré).
Soral aura été pour toute une génération de vloggers un initiateur politique, répandant ses obsessions, en cela aidé par l'énergie tout aussi prolifique de son comparse Dieudonné, et aura formaté la case, en un format aujourd'hui repris par plusieurs personnalités de premier plan du jeu démocratique, avec, osons le prédire, vraisemblablement moins de succès.


Alt-Right ?


YouTube reste la cour des ados, de 13 à 35 ans. Les vrais vieux sont assez peu représentés, les adultes et les institutions pas vraiment les bienvenus parmi un bastion d'internautes actifs et spectateurs, animés plus ou moins consciemment de l'esprit "contre-culturel" cher à Dominique Cardon et à son inspirateur Fred Turner.
Influencé par les divers courants bruns de la "dissidence" qui chacun cherchent à faire croître leur caisse de résonance, usant notamment du ressort bien connu du YouTube game qui consiste à jouer publiquement de leur rivalité, la communauté des YouTubbers politiques ou politisés, et de leurs audiences - nous permettant là, faute méthodologique, de l'essentialiser, quand elle ne partage peut-être qu'une plateforme- n'en reste pas moins déstructurée, et assez imperméable aux tentatives de mobilisation. Si nombre de ses membres sont manifestement clients des contenus "alternatifs" ou complotistes, et pour certains éminents relais des très commentées post-vérités, ils ne constituent pas aujourd'hui une force unifiée agissant sur l'opinion. Ceci expliquerait que l'on ne s'y intéresse pas encore à la hauteur du poids qu'elle y représente pourtant assurément.