#USA2016

Trois petites leçons françaises de l’élection américaine

Par Joseph Daniel   17 novembre 2016 à 08h40

Nous nous plaignons, souvent à juste titre, des lourdeurs que font régner chez nous des lois contraignantes, appliquées par des bureaucraties tatillonnes. L’exemple des campagnes électorales américaines devrait nous conduire à trouver quelque bien-fondé à des règles qui, pourtant, gênent ou irritent certains secteurs professionnels : publicitaires, industries médiatiques, lobbyistes de tout poil, journalistes et, quoique moins ouvertement, élus…

Trois types principaux de verrous, ou diraient leurs contempteurs de carcans, cadenassent nos campagnes électorales. Il s’agit de l’interdiction ou de l’étroit encadrement de l’accès à certains types de supports de campagne, du contingentement des dépenses électorales et de leurs sources de financement, de la régulation de l’accès des candidats aux médias audiovisuels. Des contraintes en partie liées, dans leurs motivations ou dans leurs effets.

Ces règles n’ont pas forcément été dictées par la vertu. La peur de la curiosité des juges a parfois joué son rôle : depuis les années 1990, la révélation  des « affaires », liées pour une grande part à l’essor inouï d’une communication électorale financée de façon occulte, a conduit nos dirigeants à adopter une série de limitations et d’interdits. L’opprobre, qui touche un personnel politique que les électeurs jugent souvent corrompu et préoccupé de ses seuls intérêts, l’a obligé en réponse à s’imposer une relative modestie. Mais vertu, peur ou opprobre, le résultat est là : nous nous fixons des règles plus exigeantes que nos cousins d’Amérique. Elles sont, certes, parfois violées – le scandale Pygmalion a révélé que la campagne de 2012 de Nicolas Sarkozy a coûté deux fois le maximum autorisé par la loi -, mais n’en sont pas inutiles pour autant, dès lors que les manquements peuvent, s’ils sont avérés, déboucher sur de lourdes sanctions financières, électorales et/ou pénales.

Lors d’un débat le jour du Super-Tuesday (3 mars 2016), j’expliquais dans une université américaine qu’en France, la publicité électorale n’était pas autorisée à la télévision ni à la radio. Nourris aux spots de campagne depuis leur premier biberon, professeurs et étudiants étaient éberlués par tant d’exotisme, sinon d’archaïsme. Cet interdit, qu’une partie du monde publicitaire combat depuis des décennies – au nom, bien entendu, de la nécessaire « modernisation » de notre expression politique -, s’appuie sur deux fondements. D’un côté, il est amplement démontré que, dans leur immense majorité - même s’il existe de remarquables exceptions, aussi rares que montées en épingle -, les spots télévisés tendent à appauvrir le débat politique, en tombant soit dans une idyllique mièvrerie, soit dans la dérive « destroy » des publicités négatives. De l’autre, ils contribuent massivement à l’inflation des budgets de campagne. Autre limitation : en France, l’interdiction de l’affichage politique commercial et de la publicité électorale dans la presse six mois avant les élections a mis fin à l’intérêt d’investir dans ces supports qui, dans un passé encore proche, ont connu leurs heures de gloire électorale.

Devant mes interlocuteurs américains, j’évoquais un exemple qui en ébranla tout de même quelques-uns. Un temps considéré comme favori à la primaire républicaine, Jeb Bush venait de brûler 15 millions de dollars, essentiellement en spots publicitaires, pour le seul caucus de l’Iowa, et d’y récolter… moins de 3% des voix ( 2.800 dollars dépensés par voix obtenue). En dépit de ses gigantesques ressources, il avait dû jeter l’éponge. 15 millions de dollars pour une primaire locale, c’était… les deux-tiers de ce qu’un candidat comme Sarkozy ou Hollande en 2012 était autorisé à dépenser pour l’ensemble de l’élection présidentielle française !

Le rôle de l’argent dans les campagnes électorales illustre bien la différence de philosophie des deux côtés de l’Atlantique. C’est particulièrement vrai depuis qu’en 2010 une décision de la Cour Suprême (Citizen United vs. Federal Commission) a considéré que financer des élections n’était qu’une extension de la liberté d’expression, protégée par le premier amendement de la sacro-sainte constitution. Les dépenses politiques et électorales étant, dès lors, considérées sous le prisme de la liberté, et non comme en Europe sous celui de l’égalité des moyens, il n’y avait aucune raison de les limiter. En particulier, les personnes morales, publiques ou privées – au premier rang desquelles entreprises et lobbies – sont aux Etats-Unis de gigantesques contributrices au financement des partis et des campagnes électorales, alors qu’en France, nous récusons leur participation : parce que nous y voyons un détournement de biens sociaux, et surtout (comme l’a dénoncé Bernie Sanders) parce qu’elle crée fatalement un lien d’influence, voire de dépendance, entre les aidants et les aidés. De même, nous limitons à une somme modeste - 4.600 euros - les dons individuels à des candidats ou à des campagnes. Prenons l’exemple de Donald Trump, qui a financé sur sa fortune propre tous les débuts de sa campagne, et s’en est vanté comme d’une preuve d’indépendance : s’il avait été soumis à nos lois, il n’aurait été autorisé à investir personnellement dans sa campagne qu’environ 5.000 dollars ! Enfin, nos candidats sont soumis à des plafonds de dépenses, d’ailleurs relativement bas : pour une élection présidentielle, moins de 17 millions d’euros pour ceux qui n’atteignent pas le second tour, 22,5 millions pour les deux finalistes – dépenses du premier tour compris. Si l’on rapporte ces sommes au nombre effectif de votants dans les deux pays, un finaliste de la présidentielle française est autorisé à dépenser environ 10 euros par électeur, alors qu’en 2012 ses homologues américains en avaient effectivement dépensé 200. Et sans doute beaucoup plus en 2016, en tout cas pour Hillary Clinton – qui, semble-t-il, aurait dépensé trois fois plus que son concurrent républicain.

Car les candidats les plus dépensiers n’engrangent pas forcément les meilleurs résultats. C’est là que joue, en particulier, un troisième facteur, celui de l’accès aux médias, et à travers eux au corps électoral. Pendant les primaires républicaines, le candidat le plus économe était Donald Trump, l’outsider qui finit par éliminer tous ses concurrents. Il n’achetait en effet pas de spots publicitaires, mais bénéficiait d’un gigantesque temps d’antenne gratuit grâce à son talent de bateleur, à son immense notoriété (« Trump » était une des deux « marques » de ces primaires avec celle, dévaluée, de « Bush »), et peut-être surtout à la popularité que lui avait assurée, quatorze saisons d’affilée et devant 30 millions de téléspectateurs, « The Apprentice », l’émission de télé-réalité qu’il avait créée et animée, dans laquelle il virait des candidats à un emploi auprès de lui, son « You are fired ! », équivalant au pouce baissé des empereurs romains devant la foule déchainée... Lors des primaires, chaque fois que survenait un événement, journaux, radios, chaînes d’information continue ou généralistes, y compris les moins favorables à sa personnalité ou à ses thèses, offraient généreusement l’accès à leurs colonnes ou à leurs ondes à Trump : moins au compétiteur pour la Maison-Blanche - personne ne croyait alors à ses chances de remporter les primaires - qu’au trublion haut en couleurs, qu’à l’animal médiatique, qu’au « bon client » garantissant de fortes audiences, qu’à la vedette de télé-réalité qui en offrait des épisodes inédits. Alors que l’on se précipitait pour recueillir ses formules à l’emporte-pièce, ses réactions tonitruantes, ses commentaires ironiques ou assassins, ses concurrents aux primaires étaient réduits à la portion congrue et, pour tenter d’avoir accès au corps électoral, se ruinaient en publicités commerciales… Faute de règles assurant un minimum d’équité entre candidats dans l’accès aux audiences, Trump s’imposa ainsi dans les médias comme un candidat majeur à une époque où aucun sondage ne permettait de le qualifier comme tel. Certes, les débats télévisés étaient censés mettre les compétiteurs sur un pied d’égalité : mais lors de ces joutes, les places des candidats n’étaient généralement pas tirées au sort, mais fixées en fonction des résultats de la primaire précédente (qui pouvait avoir eu lieu dans un État aux caractéristiques totalement différentes de celui où se déroulait la nouvelle compétition), et, placé au centre, Trump, avec sa haute stature et sa flamboyante toison dorée, dominait d’emblée le lot, traitant d’abondance ses concurrents de minus ou de menteur, et tétanisant les journalistes par la virulence de ses attaques ou contre-attaques, sans qu’aucune instance puisse mettre un peu d’ordre et d’équité dans ces disputes. Qu’il suffise de songer aux débats de nos primaires « à la française », où l’on tire au sort les positions des compétiteurs, et où l’on veille à ce que Nicolas Sarkozy n’ait pas plus de temps que Jean-Frédéric Poisson !

Le membre du CSA que j’ai été se souvient à quel point, dans nos médias audiovisuels, les règles que celui-ci définit et impose - équité, puis stricte égalité dans l’accès aux antennes et dans le traitement des différents candidats - font pester beaucoup de journalistes et quasiment toutes les rédactions de ces médias. On les juge pointilleuses à l’excès, irréalistes et inapplicables, faisant fuir l’audience, provoquant de ce fait une baisse paradoxale de la couverture de la campagne, et de surcroit injustes, puisque les médias sociaux n’y sont pas soumises... Que de récriminations entendues, au nom du manque de respect pour la liberté éditoriale,  ou de l’impossibilité en pratique de traiter de la même façon un candidat qui recueillera 1% des voix et celui qui sera finalement élu !  Ces règles, qui ont été légèrement assouplies pour la prochaine présidentielle (réduction de la période de stricte égalité), sont en effet très contraignantes et provoquent de redoutables casse-têtes rédactionnels. Peut-être faudra-t-il un jour les assouplir davantage. Mais l’exemple américain suffit à nous en rappeler, en principe, l’absolu bien-fondé.

Au total, si l’on regarde de l’autre côté de l’Atlantique, nos verrous apparaissent avant tout comme des garde-fous. Revient alors à l’esprit le vieil adage : « Quand je me regarde, je me désole ; quand je me compare, je me console »…