Initialement attribué aux pirates informatiques s’introduisant dans les serveurs d’une organisation en cassant les codes de protection, le terme de « hacking » fait actuellement florès dans divers domaines très différents. En économie, on parle désormais de « growth hacking » pour relancer la croissance. En santé, on s’unit autour du « health hacking » pour trouver des solutions innovantes. En communication politique, le vocable vient de faire l’objet d’un livre blanc plutôt pertinent édité par l’agence d’influence et relations publiques JIN. Leur credo : ceux qui cassent les codes de la politique sont les gagnants d’aujourd’hui et de demain. Est-ce si simple ?

Il est évident que les victoires successives des tenants du Brexit en Angleterre ou de l’iconoclaste et clivant Donald Trump ont eu l’heur de marquer les esprits. Tous les leviers qui concourraient d’ordinaire à articuler une campagne de communication politique ont volé en éclats avec le recours intensif aux réseaux sociaux et à une parole directe et totalement décomplexée face à l’establishment et les médias installés. L’agence JIN s’est penché sur les caractéristiques récurrentes de ces techniques inspirées du hacking qui bousculent l’échiquier politique jusqu’à en redessiner les rapports de force et d’influence.


Se positionner anti-système
Les précurseurs s’appellent Podemos en Espagne, Cinque Stelle en Italie, Syriza en Grèce. Point commun de ces organisations citoyennes spontanées et hors partis classiques : jouer la carte de l’antisystème. En d’autres termes, il s’agit de s’ériger contre tout ce que fait autorité depuis longtemps et/ou qui reste englué dans un consensus mou mais dominant et verrouillé et qui grippe la représentativité d’autres courants de pensée. Aux Etats-Unis, les « Tea Party » avaient déjà inauguré bien avant Trump (en 2010 exactement) cette façon de faire bouger les lignes conventionnelles pour porter des discours nettement plus clivants. Qu’ils soient d’obédience plutôt marquée à gauche comme Podemos ou Syriza, très à droite comme « Tea Party » ou libertaire comme Cinque Stelle, ces mouvements se réclament tous délibérément antisystème. C’est véritablement la marque de fabrique qui ressort des observations de l’étude de JIN. Une marque qui fait de surcroît écho dans un contexte sociétal en pleine mutation, traversé par la peur du chômage, le repli communautaire et l’agacement face à la corruption et/ou la captation excessive des richesses au profit d’une oligarchie qui perpétue l’entresoi depuis des décennies.


Désintermédier les idées issus du terrain
Ces contre-pouvoirs durables ou vite périmés ont toujours existé dans l’Histoire des pays. En revanche, jamais ils n’avaient disposé d’un outil puissant pour faire entendre et étendre leurs vues à des niveaux d’échelle qui pèsent : les réseaux sociaux et la connectivité digitale qui pulsent dorénavant le quotidien des citoyens dans leur grande majorité. C’est l’autre point commun de ces agrégats contestataires : la capacité à générer de la polarisation en court-circuitant le système et notamment les médias qui ont longtemps joué le rôle de courroie de transmission (et en principe d’interpellation) entre les détenteurs de l’autorité et le corps de la société. Cette désintermédiation est un marqueur fort de ces hackers de la politique. Cinque Stelle et Podemos sont par exemple le fruit de convergences numériques de milliers de citoyens en relation directe avec des leaders charismatiques comme l’Italien Beppe Grillo ou l’Espagnol Pablo Iglesias. A cet égard, Donald Trump n’a fait que reprendre à son propre compte ce côté cash et sans filtre via son fil Twitter suivi aujourd’hui par près de 25 millions d’abonnés !


Dans cette désintermédiation ambiante où les propriétaires du magistère du débat public sont contournés dans tous les sens, les hackers de la communication politique poussent même leur intrusion dans le jeu en devenant eux-mêmes des médias. Aux USA, tout le monde connaît désormais le site ultra-conservateur Breitbart News qui enregistre 37 millions de visiteurs mensuels. En France, un personnage comme Jean-Luc Mélenchon a franchi le cap des 150 000 abonnés en janvier 2017 avec sa chaîne officielle YouTube lancée quelques mois plus tôt. D’autres vont encore plus loin et n’hésitent pas à flirter avec l’intox et la rumeur sous couvert de fournir une contre-information qui serait cachée par les médias officiels. Mais quel que soit l’offre politique contenue, l’objectif de ces hackers demeure le même : parler en direct à leurs publics, en recruter d’autres et les faire à leur tour viraliser massivement des thèmes pas assez présents à leurs yeux parmi les élites et leurs représentants.


Quelque chose change mais …
Néanmoins, il n’y a pas que les extrêmes qui s’incarnent « hackers » de la politique comme le synthétise un peu vite le rapport de JIN. Rien qu’en France, on peut citer trois mouvements qui s’inscrivent aussi contre le système dominant, qui font du digital leur pilier fondamental de communication mais sans pour autant prêcher des idées clivantes et binaires. C’est par exemple le cas de La Maison des Citoyens lancée par l’écrivain Alexandre Jardin (près de 63 000 sympathisants revendiqués à l’heure actuelle). C’est aussi le collectif Ma Voix apparu en septembre 2015. Issu de la société civile, il entend impulser du débat en ligne et tirer au sort parmi ses participants des candidats dans l’optique des législatives de juin 2017. C’est enfin La Transition, un groupe créé en janvier 2017 qui rassemble diverses catégories socio-professionnelles qui veulent s’émanciper des partis politiques classiques.
Une chose en tout cas est irréversiblement acquise. Le « jailbreaking » de la communication politique décrit par le livre blanc de JIN est inexorablement enclenché. Les partis politiques traditionnels tentent d’ailleurs péniblement de raccrocher les wagons en investissant notamment sur la plateforme NationBuilder pour pousser leurs contenus auprès des communautés d’électeurs. A la différence près qu’un outil ne reste qu’un outil et qu’il ne rendra pas forcément plus attractif ou crédible le politique qui s’y adonne. En fin de compte, les « hackers » politiques remettent surtout au goût une bonne vieille technique qui a longtemps fait ses preuves quelques décennies plus tôt : aller tâter le cul des vaches, rencontrer les vrais Français et s’enquérir activement de leurs doléances, attentes, espoirs, etc. Si la refonte du système et la désintermédiation du dialogue sociétal sont effectivement d’incontestables préalables, le changement de comportement doit être aussi à l’aune de ce que les « hackers » prônent. Et là, on ne peut pas dire que ces derniers brillent par le renouveau. Il suffit de voir ce qui se passe actuellement au sein de Podemos où une lutte d’egos et de ligne politique est en train de fracturer dangereusement le mouvement. Digitale ou pas, la communication politique ne fonctionne aujourd’hui que par le « Walk the Talk » (faire ce que je dis).


Olivier Cimelière
13 février 2017