#USA2016

L’heure de la post-vérité ?

Par Joseph Daniel   12 janvier 2017 à 14h47


Un spectre hante le monde de la communication politique : celui de la « post-vérité ». Sur Google, « post-vérité » renvoie à plusieurs millions de résultats. L’expression « post-truth » a été consacrée « mot de l’année » 2016 par le prestigieux Oxford English Dictionary. Deux événements de nature électorale l’ont installée dans le paysage : les campagnes victorieuses en faveur du Brexit, puis de Donald Trump, campagnes qui ont été conduites en mettant en avant des affirmations non établies, parfois délibérément inexactes, et en se gardant d’apporter les preuves de ces affirmations, voire d’argumenter en leur faveur. Ainsi, comme un automatisme revenait, dans les discours de Trump, l’injonction « Believe me ! », à l’appui de propos aussi catégoriques que discutables, mais auxquels des publics chauffés à blanc ne demandaient qu’à adhérer.

Ce phénomène triomphe en prenant, lui, appui sur des réalités. D’une part, des réalités politiques et psychologiques : pour résumer, l’exaspération des peuples face aux effets négatifs de la mondialisation, aux crises économiques, à la montée des inégalités, à la désindustrialisation, et le rejet des élites politiques et médiatiques, dont les discours et les actes suscitent indifférence, méfiance et rejet. D’autre part, des réalités technologiques et sociologiques : à savoir l’essor redoutablement puissant et fulgurant d’internet, des réseaux sociaux, de la blogosphère, et la concurrence redoutable qu’ils font subir aux sources traditionnelles d’information, qu’ils devancent, mettent en cause, décrédibilisent et souvent remplacent.

Selon la définition de l’Oxford Dictionary, l’expression « post-vérité » se réfère « à des circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles ». Émotion et opinions personnelles ne sont pourtant pas des ingrédients neufs en communication politique, y compris dans les démocraties. L’émotion imprègne puissamment les discours à portée historique d’un Churchill ou d’un de Gaulle. Depuis l’élection de J.F. Kennedy, tout conseiller en communication connaît l’importance de la mise en valeur de la dimension personnelle du leader et de la prise en compte des opinions personnelles de ceux à qui il s’adresse. On sent bien pourtant que l’on est passé désormais à autre chose, en ampleur et en systématisme, et que « les appels à l’émotion et aux opinions personnelles» prennent des formes, une vigueur, une puissance et surtout une efficacité sans précédent en régime démocratique, leur permettant, justement, de s’affranchir du poids des « faits objectifs ».

C’était spectaculairement le cas dans les deux campagnes successives de Donald Trump : celle des primaires républicaines, au cours desquelles le milliardaire et roi de la télé-réalité a ridiculisé et pulvérisé les candidats auxquels il s’opposait, en dépit des sommes faramineuses qu’ils dépensaient en publicité, puis celle de la présidentielle elle-même où, ne s’embarrassant d’aucun scrupule, il a démoli son adversaire Hilary Clinton à coup d’injures et d’affirmations assassines, quitte à lui rendre hommage à l’instant où celle qu’il prétendait envoyer en prison a concédé sa défaite.

Respect de la vérité ou des faits

Les éditeurs de l’Oxford Dictionary le soulignent : le préfixe « post » implique que l’idée de vérité appartiendrait « à une période dans laquelle [ce concept] est devenu sans importance». La relativisation de la notion de vérité n’est, cependant, pas nouvelle. On sait, au moins depuis Pirandello, il y a juste un siècle, qu’il est « à chacun sa vérité ». Opposer « les vérités » à « la vérité » n'est pas en soi illégitime : la vérité du colonisateur n'est pas forcément la même que celle du colonisé ; celles des tenants de différentes religions s’écartent ou s’opposent.

On doit donc se demander si le mot « vérité » est bien adéquat en la circonstance. Ne comporte-t-il pas une connotation excessivement morale et une prétention discutable à l’intangibilité, ne se réfère-t-il pas à une transcendance (qu’illustrent la notion de « vérité révélée » ou l’expression christique « En vérité, je vous le dis ») ? Avec le scepticisme de l’opinion qui accable dirigeants politiques et médias, le mot connaît d’ailleurs au fil du temps une relative perte de crédit.  Alors que, dans leurs discours, les leaders politiques nous assènent des « Je vous dirai la vérité », « Voilà la vérité ! » ou, comme François Fillon, « Mon programme c’est Vérité et Courage », on n’ose plus appeler, depuis plus de 20 ans, le principal rendez-vous politique de la télévision française « L’Heure de Vérité » (remplacé par la soupçonneuse confrontation entre « Des paroles et des actes », puis par une autre formule à la promesse minimaliste : « L’émission politique »).

Au mot éminent et exigeant, mais pas forcément adapté, de « vérité », on devrait préférer celui, plus banal mais mieux circonscrit, de « faits ». Quand des faits sont établis, ils ne devraient pas être mis en cause. Donald Trump, Boris Johnson, Marine Le Pen et d’autres, refusent ou minorent certains faits, en exagèrent ou inventent d'autres qu'ils savent rendre plausibles – par l'assurance avec laquelle ils les assènent comme par l’émotion que leur évocation suscite. Ce faisant, ils placent sur la défensive les analystes politiques, ainsi que leurs adversaires, condamnés à les vérifier et à les contester (fonction de cette véritable industrie qu’est devenu le « fact-checking »).

Ces leaders-là ne sont pas les premiers, et de loin, à se moquer de la réalité des faits. Mais la chose concernait surtout des régimes autoritaires : Hitler envahissait la Pologne en affirmant que celle-ci avait attaqué l'Allemagne ; l’URSS intervenait dans ses satellites en réponse aux « appels au secours » de leurs peuples devant la menace fasciste. En démocratie, la barrière était surtout franchie lors de moments paroxystiques : après le 11-Septembre, George W. Bush envahissait l'Irak au nom des « preuves » que Saddam Hussein détenait des armes de destruction massive. Ou bien encore les débordements venaient de partis extrémistes, ou de personnalités outrancières, à l’exemple d’un Jean-Marie Le Pen, d’un Georges Marchais ou d’un Michel Poniatowski.

Les situations auxquelles nous assistons interviennent dans de tout autres contextes. On voit se répandre avec succès, dans nos régimes démocratiques, la tendance à s’affranchir de la réalité des faits, notamment dans des combats électoraux qui, aussi décisifs et même acharnés soient-ils, étaient traditionnellement relativement maîtrisés. Dans nos périodes de crise économique, de craintes sécuritaires, de montée de la xénophobie, les mouvements populistes, parfois portés par des personnalités charismatiques, et encouragés désormais par les victoires du Brexit et de Trump, ne vont-ils pas, dans les campagnes à venir, faire une norme de ce qui est jusqu’ici une exception ?

De l’accession au pouvoir à l’exercice du pouvoir

Une autre question, encore sans réponse à ce jour, est : que se passera-t-il après les campagnes et une fois les votes passés ? Dans la durée, un pouvoir peut-il être crédible, et dans le même temps rester démocratique, tout en continuant à s'affranchir des faits qui le gênent ? L’installation aux manettes de la Maison Blanche de Steve Bannon, théoricien et praticien sans aucun état d’âme de la « post-vérité », annonce-t-elle une communication machiavélienne durablement déconnectée du réel, mais qui serait quand même, sinon crédible, du moins acceptée par une majorité de citoyens américains ? Confronté aux contre-pouvoirs, y compris dans son propre camp (comme Trump commence à l’être face aux Républicains hostiles à Poutine),  le pouvoir ne devra-t-il pas tôt ou tard s'accommoder de faits qui ne le servent pas, au risque de se "normaliser", ou bien est-il condamné à une perpétuelle fuite en avant ? Trump lui-même doit désormais lâcher, pour de courts moments, son instrument de communication favori – la machine à tweeter – pour se livrer, à sa manière sans doute, à l’exercice moins unilatéral et moins désinvolte de la conférence de presse : on peut douter que les journalistes américains s’accommodent en silence de trop d’affirmations erronées, infondées ou fantaisistes, et l’on sait que, contrairement à ce qui se passe en France, il leur est reconnu outre-Atlantique un « droit de suite ».

Un pouvoir peut-il durablement s’ancrer dans l’illusion, et néanmoins rester d’essence démocratique ? Plus généralement, le fossé déjà existant entre la communication électorale, qui vise la conquête du pouvoir  (communication dont les marqueurs sont les espoirs, les promesses et les engagements) et la communication de l’exercice effectif du pouvoir (qui doit s’adapter aux réalités, aux résistances et aux déceptions) peut-il être comblé, ou bien est-il irrémédiablement appelé à se creuser ?

Tout autant que la mise en œuvre du Brexit au Royaume-Unis, les premiers mois de la nouvelle présidence américaine constitueront un test de la validité, ou au contraire de la décrépitude, du plus célèbre adage du républicain Abraham Lincoln : « On peut tromper une partie du peuple tout le temps et tout le peuple une partie du temps, mais on ne peut pas tromper tout le peuple tout le temps ».