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L’égalité de traitement n’est pas un dogme

Par Joseph Daniel   22 mars 2017 à 11h01

 

 


Joli coup, mais aussi joli moment d’hypocrisie, dans les premières minutes du débat en vue du premier tour sur TF1, lundi 20 mars. François Fillon, le premier, se taille un petit succès en reprochant à la puissance invitante de n’avoir convié « que » cinq candidats sur onze. Une partie des téléspectateurs se dit que l’inflexible Mr Thatcher français est peut-être finalement plus démocrate qu’elle l’imaginait. Devinant le bon… filon, deux autres candidats s’engouffrent, alors, dans la même direction : quel dommage, vraiment, que leurs six collègues ne soient pas présents !

On ne prend aucun risque à écrire que chacun des cinq débatteurs était intimement ravi que les modalités choisies par TF1 confirment son statut de « grand candidat » (chacun d’eux dépassant les 10% dans les innombrables sondages d’intention de vote). Ils peuvent verser de belles larmes de crocodile sur les malheureux absents, mais que n’auraient-ils pesté si ceux-ci avaient été à leurs côtés ! Et en réalité, ils auraient eu raison. Si l’on avait infligé aux téléspectateurs un débat à onze voix (on a envie d’écrire à treize, pour ne pas oublier les animateurs), celui-ci aurait été inévitablement plus confus, plus haché, plus indigeste, moins audible, plus superficiel encore ! Et sans doute moins utile pour éclairer les électeurs dans leur choix.

Osons poser la question déplaisante, sinon iconoclaste : en quoi un débat pour l’élection présidentielle à onze candidats, avec à la fois Marine Le Pen et Jean Lassalle, à la fois Emmanuel Macron et François Asselineau, à la fois François Fillon et Jacques Cheminade, serait-il, en soi, plus démocratique qu’un débat entre les cinq principaux concurrents ? L’élection présidentielle ne serait-elle qu’un de ces marathons où chacun peut tenter sa chance, même si l’on sait dès le départ que beaucoup n’atteindront la ligne d’arrivée que plusieurs heures après les vainqueurs ?

Faut-il le rappeler, depuis l’instauration, il y a 55 ans, de l’élection du chef de l’État au suffrage universel, la présidentielle est destinée non à permettre l’expression de toutes les nuances de l’opinion, mais à désigner le président de la République, clé de voute des institutions. C’est si vrai que, après avoir imposé un premier filtrage avec le système des parrainages, l’État distingue de facto les candidats les plus représentatifs de ceux qui le sont moins. Sur le plan matériel, il le fait a posteriori, puisqu’il ne rembourse qu’à un niveau symbolique (4,7%) les dépenses de ceux qui n’ont pas atteint 5% des suffrages exprimés (mais intégralement pour ceux qui l’ont atteint ou dépassé). Sur le plan de l’accès aux médias audiovisuels, une telle  différenciation ne peut, évidemment, se faire qu’en amont du vote : c’est pour cela que l’on distingue les débuts de la campagne, où l’on ne réclame aux télévisions et radios qu’un traitement équitable des différents postulants, de la fin de la campagne, où tous les candidats – et ceux qui les soutiennent -  doivent bénéficier d’une véritable égalité, en temps de parole comme en temps d’antenne. La mesure de l’équité est certes complexe et subtile, puisqu’elle prend en compte plusieurs critères : le nombre d’élus qui soutiennent les différents candidats, les scores aux élections passées des forces politiques qui les appuient, la contribution de ces candidats à l’animation de la campagne et, de fait, leur situation dans les sondages. Cette subtilité rend la règle délicate à appliquer, mais ce n’est pas parce qu’une règle est nuancée qu’elle est ipso facto infondée. Ce n’est pas non plus parce qu’une règle serait simple qu’elle serait nécessairement bonne.

Le « traitement équitable », dont le CSA a la charge de définir les conditions et de contrôler l’application, signifie en clair que, avant la phase d’égalité absolue propre aux dernières semaines, les « petits candidats » ne peuvent être excessivement minorés, mais ne doivent pas non plus être traités à l’égal des principaux. M. Dupont-Aignan a beau surjouer les victimes parce qu’il n’est pas invité au débat des cinq, il peut d’autant moins affecter la surprise que c’est la seconde fois qu’il est candidat à la présidence de la République : même si, en 2012, il n’y avait pas de débat du premier tour, la phase d’équité se traduisait déjà par des présences plus consistantes des principaux candidats, dont il n’était déjà pas, dans les médias audiovisuels.

Radios et télévisions (en tout cas les stations et chaines généralistes) n’ont d’ailleurs pas tort de constater que les phases de stricte égalité entre tous les candidats sont, dans la réalité, des périodes d’assèchement du débat démocratique audiovisuel. Quand elles sont obligées de traiter de la même façon et avec la même durée chacun des onze candidats, du plus marginal ou folklorique jusqu’au futur chef de l’État, elles s’en tirent en réduisant a minima les temps d’antenne et de parole de tous les postulants et de leurs soutiens, et abandonnent une couverture moins chiche des prestations et interventions de chacun aux chaînes d’information continue, à Internet et aux réseaux sociaux.

Au risque de déplaire, on peut donc soutenir que, surtout avec cette campagne tellement atypique qui a tant de mal à démarrer vraiment, une égalité précoce de traitement des onze candidats sur les médias audiovisuels serait, mécaniquement, une source de confusion supplémentaire pour les esprits et, paradoxalement, d’appauvrissement de la couverture de la campagne. Est-ce vraiment de cela dont notre vie politique a aujourd’hui besoin ?