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La communication christique d’Emmanuel Macron

Par Denis Pingaud   06 février 2017 à 09h33

Son discours ne vise pas tant à convaincre les marcheurs qu’à les faire continuer de marcher

Le paradoxe est saisissant. Emmanuel Macron conduit une campagne présidentielle spectaculaire, porté par un engouement d’opinion dont témoignent les sondages et l’affluence à ses meetings, sans pour autant proposer de projet lisible, sinon quelques mesures destinées à séduire électeurs de droite et de gauche confondus. La ressemblance est frappante. Sa démarche est très proche, au fond, de celle de Ségolène Royal en 2007, qui avait suscité un élan populaire, bien au-delà des frontières traditionnelles de la gauche, en jouant habilement de propositions à contre-courant, parfois, de son propre camp.
Comme l’ancienne candidate à la présidentielle, l’ex-ministre de l’Economie a choisi une posture qui se résume à deux piliers fondamentaux. Le premier est la marche derrière celui qui apparaît, dans une phase de profonde remise en cause du système politique, comme le prophète d’un nouveau monde démocratique. S’y projettent pêle-mêle la revendication d’une participation accrue des citoyens à la délibération électorale et le dépassement des vieilles religions qui ont pour nom le socialisme ou le libéralisme.


Cette démarche produit une communication « christique » dont la forme a tendance à prendre le pas sur le fond. Le candidat, qui apparaît comme providentiel à nombre de Français, cultive son actuel avantage concurrentiel dans la compétition en surjouant son rôle de messie. Le protocole de ses meetings en est la parfaite illustration. Donnant le sentiment d’être investi d’une mission qui le dépasse, il parle à ses fidèles pendant deux heures du haut d’une tribune qui, à Lyon, ressemblait à un rocher posé au milieu d’une foule conquise et priée de ne manifester aucun sentiment bruyant à l’égard des adversaires.
Le second pilier de la posture, justement, est la tentation d’un discours bienveillant, voire lénifiant, dont l’objet n’est pas tant de convaincre les marcheurs que de les faire continuer de marcher. Nulle aspérité ne vient perturber le propos, sinon quelques idées consensuelles censées rassembler celles et ceux qui ne croient plus aux programmes des autres et qui succombent simplement au pouvoir d’entraînement de son inspirateur. L’« ordre juste » de Ségolène Royal était une parabole qui valait bien le « liberté, égalité, fraternité » d’Emmanuel Macron.


Il en résulte un sentiment étrange de rhétorique convenue dont la « performance » vaut plus que le contenu, pour reprendre l’analyse de Cécile Alduy, auteure de « Ce qu’ils disent vraiment : les politiques pris aux mots » (Seuil), dans un récent entretien au Monde. Il arrive, cependant, que le naturel revienne au galop quand le candidat suggère quelques propositions aux accents technocratiques connus comme l’allègement des charges sociales « jusqu’à 2,5 fois le Smic » ou l’augmentation du budget de la Défense « porté à 2 % du PIB ». Des chiffres symboles que la classe politique aime aligner en guise de crédibilité.


La marche peut-elle être victorieuse et la communication christique transformer un engagement en vote ? Le scrutin de fin avril risque fort de se traduire en une « insurrection électorale », pour reprendre l’expression d’Hubert Védrine. Autrement dit les motivations des électeurs emprunteront d’abord au sentiment de défiance qui travaille en profondeur la société française : vis-à-vis des étrangers et de l’Europe pour Marine Le Pen ; vis-à-vis du trop d’Etat et du laxisme sécuritaire pour le candidat de droite ; vis-à-vis des promesses non tenues par la gauche au pouvoir et de l’orthodoxie budgétaire pour Benoît Hamon ; vis-à-vis des inégalités sociales et des puissances de l’argent pour Jean-Luc Mélenchon.


Emmanuel Macron entend bien canaliser sa part de l’insurrection contre un système politique sclérosé et inefficace. La volonté d’en découdre dans les bureaux de vote est certaine. Mais la leçon que les Français s’apprêtent à faire avec leurs bulletins portera-t-elle seulement sur l’obsolescence du clivage gauche-droite ou, plus profondément, sur l’impuissance des politiques conduites par la gauche et la droite depuis trente ans ? Auquel cas la performance de celui qui incarne, plus que beaucoup de ses concurrents, la responsabilité de cet échec, pourrait s’avérer moins électoralement efficace que prévu.