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Emmanuel Macron et la présidence « managériale »

Par Thierry Herrant   23 mai 2017 à 09h42

La semaine qui a suivi l’investiture d’Emmanuel Macron puis la nomination du gouvernement a été riche en événements, immédiatement décortiqués et commentés. Sacralité retrouvée de la fonction, communication « jupitérienne » et premiers tiraillements avec les médias, retour du monarque républicain, convocation de De Gaulle et Mitterrand : les événements ont été analysés le plus souvent avec des lunettes très institutionnelles. Pour affirmer que le nouveau président s’était parfaitement coulé dans le moule des institutions et avait contribué, par la multiplication des symboles, à redorer le lustre de la Vème République.

Tout cela est parfaitement juste, mais en se concentrant trop sur les symboles, on risque aussi de passer à côté d’une réalité bien différente.

Osons ainsi une toute autre hypothèse : et si Emmanuel Macron, après nous avoir livré le récit d’un patron de start-up politique filant vers la victoire, nous offrait depuis une semaine celui d’une « présidence managériale », apolitique et pragmatique, conduisant l’entreprise France dans une grande transformation avec le soutien fidèle d’une technostructure performante entièrement dédiée à sa stratégie ? Un récit structurant qui se traduirait par un profond reflux du politique et une entrée en force dans l’appareil d’Etat des codes et usages du monde de l’entreprise.

Car Emmanuel Macron ne veut visiblement pas reproduire les erreurs des deux précédents quinquennats. L’hyper-présidence d’un Nicolas Sarkozy présent sur tous les fronts, ne laissant que très peu d’espace à ses équipes, n’a pas donné les résultats escomptés. Le quinquennat de François Hollande a été marqué par un manque crucial de cohésion gouvernementale, une absence de jeu collectif et une hyper-transparence médiatique qui ont nui à l’efficacité de son action. Et pour Sarkozy comme pour Hollande, l’opinion a le sentiment que les petits jeux politiques ont pris le pas sur le reste.

De nombreux indices clairsemés montrent qu’Emmanuel Macron aura à cœur d’éviter ces écueils, en procédant à une triple orientation managériale visiblement pensée pour faire à la fois système et récit.

La première orientation managériale, c’est d’avoir constitué un gouvernement de l’expertise et pas seulement d’avoir privilégié la recherche d’un cocktail de subtils équilibres politiques. Une montée en puissance des experts via la nomination de ministres reconnus pour leur compétence et via l’ouverture à la société civile. Certes, l’ouverture à la société civile n’est pas chose nouvelle et l’ambition de constituer un « gouvernement des meilleurs » est même une vieille lune. On l’a vécu notamment sous les présidences Mitterrand et Chirac, puis davantage encore sous celle de Nicolas Sarkozy. Avec beaucoup d’arrière-pensées politiques et des résultats souvent mitigés. Mais outre le fait qu’elle représente la moitié du gouvernement, ce qui exclut toute suspicion de mesure gadget, l’ouverture que nous observons aujourd’hui est sans doute plus que les autres placée sous le signe de la fine connaissance des dossiers et même de la double expérience public/privé, à l’instar des Ministres de l’Education nationale, du Travail, ou encore du Secrétaire d’Etat au numérique.

Des ministres comme Nicolas Hulot, Françoise Nyssen, pour ne citer que les plus emblématiques, possèdent un magistère en totale adéquation avec le périmètre de compétence requis par leur ministère. On pourra souligner à ce stade que ces ministres novices ont des chances très limitées de survie dans la jungle des petits calculs politiques et des arcanes de la haute administration. On pense à Francis Mer ou encore à Luc Ferry qui n’ont pas laissé un souvenir impérissable de leur passage respectivement à l’Economie et à l’Education nationale.    

C’est pour contourner ce dernier écueil que la deuxième orientation managériale d’Emmanuel Macron prend tout son sens, en visant l’alignement opérationnel et la mise sous tension de l’appareil d’Etat.

Les préceptes fondamentaux de la stratégie d’entreprise veulent qu’un dirigeant prenant de nouvelles fonctions impose d’emblée son style, définisse des règles du jeu communes et mette en place une discipline d’action. Pour le nouveau président Macron, cette dimension est essentielle compte tenu de l’ampleur des réformes à entreprendre et de leur calendrier resserré. Puisque le président veut aller vite, il doit disposer d’une capacité d’exécution sans faille de la part de l’appareil d’Etat. Un appareil dont il connait bien le fonctionnement, les qualités comme les défauts. Il a tout particulièrement éprouvé, avec celle qui portait son nom, la longueur et la complexité du processus d’élaboration de la loi.

L’alignement stratégique et opérationnel de tous les ministères - cabinets et services administratifs - constitue par conséquent une condition nécessaire de la réussite de sa politique. Et visiblement, Emmanuel Macron s’y emploie. Plusieurs indices en témoignent.

D’abord, les ministres seront jugés sur la réussite de leur feuille de route, autrement dit en langage managérial, en fonction de l’atteinte de leurs objectifs. Même s’il reste encore à savoir comment ceux-ci seront définis. Ensuite, les cabinets ministériels viennent d’être soumis à une nouvelle cure d’amaigrissement. Pas plus de dix membres pour un ministre, huit pour un ministre délégué et cinq pour un secrétaire d’État. Le décret publié au Journal Officiel précise que « nul ne peut exercer des tâches au sein d’un cabinet ministériel s’il ne figure sur cet arrêté », ce qui limite grandement les possibilités de son contournement, comme la nomination de chargés de mission par exemple.

Enfin, autre mesure attendue : la mise en place d’un « Spoil System » à la française. Emmanuel Macron prévoit en effet, dans les six mois, d’effectuer une revue de compétence de tous les directeurs d’administration et de ne garder que ceux qui s’engageront à appliquer sa politique. Une petite révolution culturelle dans les processus de travail entre les cabinets et les services.

Ces premières mesures et orientations consacrent à l’évidence la primauté de l’efficacité technocratique sur l’impulsion politique. Pour éviter l’«ensablage » des dossiers par des administrations réticentes, concentrer les conseillers sur des fonctions stratégiques en évitant les tuilages opérationnels avec les services,…Et last but not least, limiter la capacité d’initiative politique du ministre en encadrant son action.

Ministres-experts, appareil d’Etat en ordre de marche : il ne faudrait pas que la machine se grippe en raison de couacs malencontreux. Une communication maîtrisée voire verrouillée, privilégiant la prudence plutôt que la transparence, en résumé une communication s’apparentant davantage à celle d’un groupe du CAC 40, constitue la troisième orientation managériale d’Emanuel Macron.

On a beaucoup parlé ces derniers jours du volte-face de la communication élyséenne. Là où François Hollande voulait témoigner en direct de son action, en ouvrant en grand les portes de l’Elysée et en pratiquant une (trop ?) grande transparence, la nouvelle présidence annonce le retour d’une parole plus rare et beaucoup plus contrôlée, dans les mots comme dans les images.

Au-delà d’un travail différent sur l’image du président, on sent que ce quinquennat va aussi opérer une transformation culturelle de la relation entre l’Exécutif et les médias. Il s’agira sans doute davantage de tenir les journalistes à bonne distance, dans le but principal de prévenir les risques. Cette culture, qui consiste à évaluer les journalistes en fonction de leur pouvoir de nuisance, est assez répandue dans les grandes entreprises, où la défiance vis-à-vis des journalistes est encore palpable, dans les directions générales comme les directions de la communication.

Autre changement de paradigme : la préférence pour le journalisme d’expertise. Face à des ministres-experts, il faut des journalistes experts. Le procès en légèreté et en incompétence fait aux journalistes politiques ces derniers jours, sous les applaudissements de l’opinion, témoigne aussi de l’affaissement durable du politique dans la conduite des affaires du pays. A l’inverse, le plébiscite des journalistes spécialisés par la communication de l’Exécutif – dont les deux responsables ont une longue expérience dans le conseil aux entreprises - traduit la prédominance à venir d’un récit managérial et technicien, résolument ancré dans le registre du pragmatisme, de la bonne gestion et de l’efficacité. Pas certain que les passionnés d’idées politiques s’en réjouissent.