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« Chez nous » : Une polémique aux relents douteux

Par Joseph Daniel   05 janvier 2017 à 08h57

Ce que la controverse autour du film de Lucas Belvaux révèle de la stratégie du Front National

Florian Philippot s’en étrangle : la future sortie du film « Chez nous », du réalisateur belge Lucas Delvaux serait, à quelques mois de l’élection présidentielle, un pur scandale, une atteinte gravissime à l’équité entre les candidats. Il propose d’ailleurs rien moins que de « mettre le budget de ce film sur les comptes de campagne de nos adversaires »… D’autres cadres du Front national font écho à son indignation, tel Steeve Briois, maire d’Hénin-Beaumont qui, dans un tweet d’une rare élégance, ne supporte pas de voir « Marine Le Pen caricaturée par ce pot à tabac de Catherine Jacob ».
« Chez nous », qui ne sortira qu’en février, décrit la manière dont, dans le Nord, un parti d’extrême droite cherche à enrôler à son profit une infirmière à domicile très appréciée de ses patients, interprétée par Émilie Dequenne. Selon le site des « Inrocks », ce film « dissèque avec une acuité quasi-documentaire les mécanismes de séduction des partis extrémistes ».  Pas plus que ceux qui hurlent à l’avance sur la seule base de sa bande-annonce, nul n’est besoin d’avoir vu  ce film pour juger des arguments du vice-président du FN. La question que pose en effet cette polémique est en effet simple, et ceci que « Chez nous » soit un bon film ou, comme l’assurent par avance ses détracteurs, « un navet », que les procédés auxquels recourt le FN y soient fidèlement restitués ou caricaturés, que la ressemblance soit grande ou pas entre la dirigeante du Front national et celle du Bloc patriotique, parti fictif. Cette question est : la période électorale impose-t-elle une neutralité politique au cinéma, ou à d’autres médias en dehors de la télévision hertzienne ? Faire en effet l’amalgame, même implicite, entre les règles qui prévalent en matière de télévision hertzienne et celles qui régissent les autres médias conduirait à porter atteinte à la liberté d’expression.
Car si « Chez nous » était une œuvre destinée à la télévision, nul doute que le CSA aurait à se prononcer sur la légitimité de sa diffusion en période électorale – comme il le ferait pour des productions s’en prenant, même par la voie de la fiction, à d’autres forces politiques, comme l’était par exemple « Baron noir », qui étrille les pratiques supposées de dirigeants et d’élus socialistes – du Nord, également. La loi sur la liberté de communication, complétée par les dispositifs propres aux périodes pré-électorales et électorales, assure en effet une équité de traitement aux partis et candidats aussi bien sur les chaînes publiques, que nous finançons tous en tant que contribuables, que sur les chaînes françaises privées, qui en contrepartie de l’accès gratuit aux fréquences de diffusion, doivent respecter divers engagements, notamment en matière de pluralisme. Ce qui explique qu’il n’existe pas dans notre paysage télévisuel national l’équivalent d’une chaîne délibérément non pluraliste comme l’est « Fox news » aux Etats-Unis.
Mais voilà, « Chez nous » est une œuvre cinématographique et non une production télévisuelle à laquelle peuvent accéder tous les foyers. Pour la voir en 2017, il faudra payer un droit d’entrée dans une salle de cinéma, ou dans une second temps faire appel à des supports numériques payants (VOD, DVD, etc.). Or, dès lors qu’un film de cinéma a obtenu son visa de contrôle, sa diffusion est aussi libre que celle d’un journal. Elle est d’ailleurs soumise à des limites comparables, en cas de diffamation ou d’injures publiques par exemple, manquements qui se traitent devant les tribunaux, et non devant le CSA ou le Conseil constitutionnel, contrôleur en dernier ressort du respect des règles électorales. MM. Philippot ou Briois trouveraient-ils scandaleusement inéquitable qu’en période pré-électorale, « Libération » ou « L’Humanité » critiquent leur parti ou leur candidate ? Ce serait aussi absurde que si des candidats de gauche voyaient dans les critiques que leur portent « Le Figaro » ou « Valeurs actuelles » une intolérable atteinte au respect du pluralisme ! Et l’on ne parle pas des réseaux sociaux, à qui nul – u moins on l’espère - ne songerait à imposer on ne sait quelle neutralité politique...
Dans le cas de ce film – que, pas plus que MM. Philippot ou Briois, nous n’avons vu - faire appel à l’argument trompeur de l’équité, ce n’est pas seulement un effet de manche pour égarer les esprits. C’est aussi révéler une dangereuse conception de la démocratie, faisant craindre qu’un jour puisse être instaurée une censure politique sur les œuvres de l’esprit. On ne serait plus très loin des pratiques de la Russie de Poutine ou de la Turquie d’Erdogan.
Comme quoi un parti a beau avoir choisi la stratégie de la dédiabolisation, il est des vieux réflexes qui collent à la peau !